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Le burnout parental

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Résumé: Echange concernant le burnout parental entre le psychologue et webmaster du site, Jérôme Vermeulen, Moïra Mikolajczak et Isabelle Roskam, professeures à l'UCL et spécialistes du burnout parental

Isabelle Roskam et Moïra Mikolajczak sont Docteures en psychologie, Professeures à l’Université de Louvain et Directrices de recherches. Elles co-dirigent le Parental Burnout Research Lab, un laboratoire de renommée internationale dans le domaine du burnout parental, et le Parental Burnout Training Institute qui dispense des formations aux professionnels sur le sujet. Elles ont également co-écrit plusieurs ouvrages de référence sur le burnout parental (« Le burnout parental : L’éviter et s’en sortir » en 2017 chez Odile Jacob et « Le burnout parental : Comprendre, diagnostiquer et prendre en charge » en 2018 chez De Boeck) fruits de leurs recherches et de leurs rencontres avec les parents en burnout.

Jérôme Vermeulen: Moïra, je suis assez critique, voire parfois méfiant, avec les nouveaux concepts à la mode, et celui de "burnout parental" peut y faire un peu penser.  Cette notion d'épuisement parental, c'est ma première question: réalité de terrain ou nouveau concept à la mode ?

Moïra Mikolajczak: C’est une très bonne question que nous nous sommes posées également ! En effet, ce n’est pas nous qui avons créé ce concept – il est né aux Etats-Unis dans les années 80 -- même si nos recherches ont grandement contribué à l’asseoir et à le populariser. Nos premières études visaient à voir s’il existait des parents si épuisés par leur rôle de parent qu’on puisse parler de « Burnout parental » et si ce burnout était effectivement différent du burnout professionnel. Nous n’avions pas d’a priori sur la question. Nos recherches ont montré que le burnout parental existe et qu’il s’agit d’un trouble différent du burnout professionnel et de la dépression. Ces troubles partagent naturellement des points communs mais ils ont chacun des spécificités qui en font des troubles différents les uns des autres, requérant une prise en charge spécifique.
Ces recherches nous ont encouragées à ouvrir une consultation spécialisée dans ce domaine à la faculté et à mettre sur pied des groupes pour parents épuisés. Et la réalité de terrain confirme clairement les résultats des recherches : le burnout parental existe bel et bien, au même titre que le burnout professionnel. Il engendre autant de détresse et de désespoir… et doit être pris en charge de manière tout aussi rigoureuse.

J.V.: Qu’est-ce que le burnout parental exactement ?

Isabelle Roskam: Le burnout parental est un syndrome d’épuisement qui survient quand un parent a été exposés à trop de stress dans son rôle de parent, pendant trop longtemps, en l’absence de ressources suffisantes pour compenser l’effet du stress.  Les symptômes caractéristiques du burnout parental sont au nombre de quatre et ils arrivent le plus souvent dans l’ordre ci-dessous.
Le symptôme qui arrive en premier est l’épuisement dans son rôle de parent. Le parent a le sentiment d’être épuisé, vidé, au bout du rouleau. Cet épuisement peut se manifester au niveau émotionnel (sentiment de ne plus en pouvoir), cognitif (impression de ne plus arriver à réfléchir correctement) et/ou physique (fatigue). Le second symptôme est la saturation et la perte de plaisir dans le rôle de parent. Le parent n’en peut plus d’être parent, il a un sentiment de trop, « trop plein », il ne parvient plus à trouver du plaisir dans son rôle de parent.
Le troisième symptôme est la distanciation affective d'avec ses enfants. Trop fatigué, le parent n’a plus l’énergie de s’investir dans la relation, ou en tout cas plus autant que d’ordinaire. Il prête moins attention à ce que ses enfants lui racontent ou les écoute d’une oreille distraite, il n’accorde plus (autant) d’importance à ce qu’ils vivent et ressentent, il ne s’implique plus (autant) dans leur éducation, il n’arrive plus (autant) à montrer à ses enfants combien il les aime. Il fait ce qu’il doit faire (les conduire à l’école, leur préparer à manger, la toilette, le coucher), mais pas plus.
Tous ces symptômes contrastent fortement avec la manière dont le parent était auparavant et génèrent chez le parent des sentiments d’étrangeté, de culpabilité et de honte. Le parent prend conscience qu’il n’est plus le parent qu’il était et encore moins celui qu’il voulait être. Il ne se reconnaît plus, il a honte du parent qu’il est devenu. Il souffre du contraste entre le parent qu’il était et celui qu’il est aujourd’hui.

J.V.: Le burnout parental touche-t-il de nombreux parents ou seulement une infime proportion d’entre eux ?

M.M.: Répondre à cette question supposerait de disposer des taux de prévalence « vie entière ». Pour disposer de cette prévalence, il faut qu’une étude ait suivi des milliers de parents pendant au minimum 40 ans à partir du moment où ils sont devenus parents. Le burnout parental étant étudié seulement depuis peu, on ne dispose pas encore de telles statistiques. Par contre, quand on fait des « coupes » dans la population, c-à-d qu’on regarde combien de parents sont en burnout parental à un moment donné, on voit qu’entre 5 et 7% des parents sont en burnout. Cela signifie qu’entre 150.000 et 210.000 parents belges sont en immense souffrance au moment où nous parlons.
Ceci étant dit, il est très probable que les taux de prévalence « vie entière » soit bien plus importants que 5-7%. En effet, certains parents ne sont pas en burnout au moment de l’étude mais l’ont été auparavant, et d’autres ne le sont pas mais le seront plus tard.

J.V.: Ici, c'est le papa qui parle... Le burnout parental peut-il aussi toucher les papas?

I.R.: Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le burnout parental n’est pas l’apanage des mères. Parmi les parents en burnout parental, les études épidémiologiques recensent 2/3 de femmes et 1/3 d’hommes. Même si les femmes assument toujours 2/3 des tâches parentales, les hommes prennent de plus en plus leur place. Et, même si on l’oublie parfois, la parentalité est, aujourd’hui, plus « coûteuse » pour un homme que pour une femme. Les femmes ont été socialisées pour ce rôle depuis qu’elles sont toutes petites. Les hommes, non. Et les hommes de cette génération n’ont pas vu leur père être papa comme on l’attend des hommes aujourd’hui. Ils apprennent donc leur rôle sur le tard et « sur le tas ». A nombre de tâches strictement égales, être père est légèrement plus couteux pour un homme que pour une femme. De même, construire une étagère sera plus couteux pour une femme que pour une homme si elle n’a pas été socialisée pour cela. M.M. Ces effets disparaîtront au fur et à mesure des générations, au fur et à mesure de la disparition des inégalités. Mais les femmes ont aussi leur rôle à jouer là-dedans en préparant davantage leurs fils à devenir pères.

J.V.: Comment et pourquoi tombe-t-on en burnout parental ?

M.M.: On tombe en burnout parental quand on a subi trop de stress dans son rôle de parent pendant trop longtemps et qu’on a pas eu assez de ressources pour compenser.
Le burnout parental peut ainsi toucher tout parent qui cumule plus de risques que de ressources pendant trop longtemps. Le parent s’épuise alors dans sa parentalité… jusqu’à devenir l’ombre de lui-même… puis l’opposé du parent qu’il était et voulait être.
Les stresseurs (le risque) ce sont facteurs augmentant le stress tels que: avoir un enfant malade, HP ou « dys » , être perfectionniste, avoir des difficultés à gérer le stress, être désorganisé, manquer de soutien conjugal,...
Les ressources (les protections) ce sont les facteurs diminuant le stress tels que: avoir de l’aide extérieure, pouvoir compter sur son conjoint, avoir de bonnes compétences émotionnelles, accepter ses limites et celles de ses enfants,…).

J.V.: Donc, si je comprends bien, on peut tomber en burnout parental pour des raisons bien différentes d’un parent à l’autre…

I.R.: C’est exactement ça ! Chaque burnout a son histoire, mais le point commun de tous les parents en burnout c’est qu’ils ont eu, pendant trop longtemps, trop de stress par rapport à leurs ressources. Ce qui « stresse » le parent dans son rôle parental peut toutefois être très différent d’un parent à l’autre. Certains seront excessivement stressés parce qu’ils ont des enfants difficiles ou en difficulté scolaire et peu d’aide du conjoint ou de la famille. D’autres ont des enfants hyper faciles mais sont excessivement stressés parce qu’ils mettent la barre trop haute.

J.V.: Vouloir être un parent parfait, c’est donc dangereux ?

M.M.: Oui, on peut clairement dire ça. C’est dangereux pour les parents car les études montrent qu’avoir des standards parentaux trop élevés est un gros facteur de risque par rapport au burnout parental. Mais c’est aussi dangereux pour les enfants car un parent parfait met, sans le vouloir, une pression incroyable sur ses enfants… Le parent doit être suffisamment bon (pour reprendre les termes de Winnicot) mais pas parfait ! L’enfant se construit sur les aspérités de ses parents…

J.V.: La société et les réseaux sociaux n’ont-ils pas une responsabilité là-dedans, dans cette pression qu’on ressent d’être un parent parfait ?

I.R.: Oui, les sociologues montrent que la pression qui pèse sur les parents d’aujourd’hui est bien plus importante que celle qui pesaient sur les épaules de nos grands-parents. Aujourd’hui, le parent est sans cesse soumis à des injonctions lui disant ce qu’il doit faire (« 5 fruits et légumes par jour » ; prendre le temps de comprendre les émotions de son enfant…) et ce qu’il ne peut pas faire (pas de fessée, pas d’écran avant 3 ans, pas de jeu vidéo avant 6 ans, …). Alors qu’il y a 50 ans, les parents étaient maîtres chez eux, aujourd’hui, le parent est constamment sous l’œil de l’état, de l’école, des autres parents. Et les réseaux sociaux contribuent beaucoup à cette pression car chacun poste en ligne le meilleur de sa parentalité… en oubliant que les autres font de même et qu’eux aussi vivent des moments difficiles… dont ils ne vont pas parler sur les réseaux sociaux.

J.V.: A-t-on déjà étudié les conséquences du burnout parental sur le système familial ?

M.M.: Oui, les conséquences du burnout parental ont été parmi les premières choses à avoir été étudiées. Les recherches montrent que le burnout parental a des conséquences importantes, tant pour le parent lui-même que pour ses enfants et son conjoint. Au niveau du parent lui-même, les études ont montré que le burnout parental avait les mêmes conséquences que le burnout professionnel : troubles du sommeil, problèmes de santé, augmentation de la consommation d’alcool, idées suicidaires. Ces dernières sont toutefois plus présentes dans le cas du burnout parental, probablement parce qu’on ne peut pas démissionner de son rôle de parent !
Au niveau des enfants, on note une augmentation drastique des comportements de négligence et de violence parentale. Plus les symptômes de burnout parental sont sévères et plus la fréquence des comportements de négligence et de violence augmente. Il est à noter toutefois qu’on voit d’abord apparaître la négligence des besoins émotionnels de l’enfant puis seulement la négligence des besoins physiques. De même, on voit d’abord apparaître la violence verbale, puis les hurlements hystériques. Ce n’est que quand le burnout parental est sévère qu’on voit apparaître la violence physique ( ! un parent peut toutefois être violent physiquement avec ses enfants pour d’autres raisons que le burnout). La violence est d’ailleurs souvent ce qui amène le parent à consulter. En effet, il ne se reconnaît plus. Le parent en burnout est souvent un parent qui a voulu excessivement bien faire. A force, il s’est épuisé et est devenu l’opposé de ce qu’il était et souhaitait être.

J.V.: Et le conjoint, y a-t-il des conséquences pour lui/elle ?

I.R.: Oui, le burnout parental augmente l’irritabilité et le parent épuisé va décharger cette irritabilité sur son conjoint. Cela va augmenter la fréquence des conflits conjugaux. Lorsque le parent est totalement épuisé, une autre conséquence pour le conjoint est qu’il/elle se retrouve avec l’entièreté du rôle parental à assumer. Si le burnout n’est pas rapidement/correctement pris en charge, il n’est pas rare que le burnout parental d’un des parents soit suivi du burnout du conjoint…

J.V.: A vous entendre, on comprend que le burnout parental est un trouble grave. Plus grave que le burnout professionnel ?

M.M.: Le burnout est dans tous les cas un trouble grave qui peut conduire à la mort (par suicide notamment). Les deux formes de burnout sont graves. Ce qui les distinguent, ce sont leurs causes et certaines de leurs conséquences. Le burnout parental a des conséquences beaucoup plus graves sur les enfants et le burnout professionnel a des conséquences plus graves sur le lieu de travail.

J.V.: De notre entretien, j’ai l’impression qu’on peut éviter les conséquences les plus graves en traitant le burnout parental précocement et correctement.

I.R.: Oui, c’est exactement cela l’enjeu : prévenir un maximum la survenue du burnout parental (et à ce niveau, tout reste à faire en matière de santé publique ; mais ce n’est pas seulement du ressort des psychologues) et, lorsqu’il est installé, le repérer tôt, le diagnostiquer correctement (notamment en le distinguant du burnout professionnel et de la dépression qui n’ont pas des conséquences aussi graves sur les enfants) et le traiter efficacement !

J.V.: Et comment traite-on le burnout parental ?

M.M.: Avant de traiter, on va commencer par écouter. Offrir une oreille empathique, bienveillante et non-jugeante. Cela va déjà avoir un formidable effet thérapeutique. La suite du traitement dépendra évidemment de ce que le parent a « dans sa balance ». Selon les cas, on va travailler sur le perfectionnisme parental, les compétences émotionnelles, la pratiques parentales, la co-parentalité…

J.V.: Traiter le burnout parental demande d’avoir un certain nombre de cordes à son arc...

I.R.: C’est vrai. Le burnout parental est une problématique complexe qui demande un traitement sur-mesure.

J.V.: Je laisse ci-dessous pour les professionnels intéressés des liens pour trouver plus d’informations sur le burnout parental et se former. A commencer par cette page de présentation vidéo.

Les professionnels trouveront plus d’infos ainsi que des tests diagnostiques validés – et disponibles gratuitement – sur www.burnoutparental.com.

A la demande des professionnels de terrain, nous avons ainsi développé des formations sur site et en ligne (https://www.parental-burnout-training.com). Ces dernières sont naturellement payantes.


Texte mis en ligne le 14-10-2019