Stimuler le cerveau de l'enfant

Auteur: Jérôme Vermeulen psychologue

Résumé: Echange entre Jérôme Vermeulen et Christel Demey concernant le livre de Christel Demey: Stimuler le cerveau de l'enfant

Couverture du livre de Christel

Le préserver des dangers du stress et l'aider à s'épanouir

Auteure: Christel Demey. Publié aux éditions L'Harmattan

Entretien entre Jérôme Vermeulen, psychologue et webmaster du site, et Christel Demey, auteure du livre paru chez L'harmattan.


Jérôme Vermeulen Jérôme VERMEULEN : Christel, je suis très content d'avoir appris l'existence de ton livre. Commençons d'ailleurs par relever deux mots-clés qui se trouvent dans le titre : le premier est « stimuler » et le second, dans le sous-titre, est « stress ». On comprend déjà que si stimuler un enfant intellectuellement, c'est bien, trop le stimuler va créer chez lui du stress. Bien que nous parlions ici des enfants, et souvent des très petits enfants, ces deux termes évoquent immédiatement pour moi notre société de la stimulation permanente, de la performance et de la compétition ; et parallèlement à cela, notre impressionnante consommation d'anxiolytiques et d'antidépresseurs.

Mais voici un livre qui aborde la chose dans le monde des enfants. Commençons par le mot stress, dont tu fais un tour complet en début de livre essentiellement. C'est quoi le stress chez les bébés et les enfants ?

Christel Demey, auteure du livre Christel DEMEY : J’ai intitulé ce livre « stimuler le cerveau de l’enfant » pour démontrer à quel point le cerveau du petit de l’homme est étonnamment plastique et surtout qu’il est particulièrement sensible à son environnement, aux stimulations extérieures qu’elles soient adéquates ou non. Ce livre donne donc l’espoir que beaucoup de choses sont possibles à réaliser durant la petite enfance pour favoriser un développement harmonieux. À l’inverse, les stimulations inadéquates peuvent s’apparenter à des expériences nuisibles ou déficitaires. Par exemple, un manque de stimulation ou un excès (comme des pressions sévères, ou encore l’abondance des technologies), voire des changements permanents- reflet de notre société- peuvent stresser l’enfant de manière chronique et insidieuse, le déstabiliser. Le stress peut donc être nocif pour un jeune enfant quand il est chronique, répétitif ou quand son intensité est telle qu’il s’apparente à un traumatisme (comme la perte d’un être cher, d’un animal, une agression) et que l’enfant ne bénéficie pas d’un bon système de soutien durant l’épreuve... Les conflits parentaux, les malaises relationnels, les échecs répétés, peuvent encore stresser l’enfant durablement. Mais si les adultes sont là, c’est-à-dire puissants, confiants et protecteurs, les dégats du stress se feront beaucoup moins ressentir. Ce livre place donc les parents sur le devant de la scène en matière de prévention de l’effet des stresseurs et leur montre également que précocement ils encouragent (ou découragent) chez leurs enfants le développement d’une meilleure résilience face au stress.

Le stress, quand il est toxique, peut véritablement avoir un effet sur l’architecture neuronale, de même que sur le fonctionnement du cerveau comme il l’a été prouvé tant chez l’humain que chez l’animal. En recherche animale et humaine, des chercheurs ont pu montrer que des stresseurs sévères ou permanents étaient reliés à une dysrégulation permanente de l’axe du stress également associée à un déséquilibre hormonal, à une modification de l’activation des gènes fondamentaux, à des dégâts structurels ou fonctionnels de certaines structures cérébrales, comme le cortex préfrontal et l’hippocampe, chargés entre autres de réguler les émotions, les comportements et les capacités d’apprentissage (comme la mémoire de travail, l’attention soutenue/concentration, l’organisation, la planification, la flexibilité mentale…). Les premières années de vie sont reconnues par de nombreux chercheurs comme essentielles à une bonne maturation cérébrale. Plusieurs auteurs usent même du terme de « programmation » de l’axe du stress à des stades précoces du développement. Aussi, un enfant « stressé » court plus de risque de souffrir d’une mauvaise adaptation socio-relationnelle, d’un trouble de l’estime de soi, d’anxiété, de problème de santé physique ou psychologique, de difficultés d’apprentissage. Il peut afficher des comportements qui recevront des réponses négatives, des étiquetages préjudiciables émanant de l’entourage amical, familial ou scolaire. C’est ainsi qu’on assiste au cercle vicieux qui peut venir entretenir, sinon amplifier les problèmes sur le long terme. Quand les enfants stressés apparaissent moins « contrôlés », « moins persévérants », « moins attentifs » qu’ils disposent de moins bonnes capacités de gestion émotionnelles, qu’ils sont agités, et que consécutivement ils rencontrent l’échec socio-relationnel, familial ou scolaire, ils finissent par demeurer stressés chroniquement. Ce stress chronique va poursuivre ou créer les « fameux » dégâts neuronaux qui amplifieront et maintiendront l’escalade développementale.

Ainsi, stimuler le cerveau ne signifie pas faire baigner les enfants dans des pressions permanentes, dans des changements incessants et de la nouveauté constante, car dans ce cas c’est l’effet inverse qui se crée : les enfants manquent d’apprentissages et de repères, ne perçoivent plus les valeurs essentielles, apparaissent surtout moins « résistants » au stress subséquent et certains deviennent véritablement « stressés ». Le résultat est que le cerveau préfrontal, ce grand maître du jeu en matière de contrôle émotionnel court le haut risque de moins bien se développer, particulièrement chez les enfants « vulnérables » du fait de leur biologie ou conditions de vie.

En effet, tous les enfants ne gèrent pas pareillement le stress, les émotions enflammées comme la colère, la peur, la tristesse ou même la joie. Dès le début de la vie, certains sont mieux « équipés » que d’autres pour faire face à l’incertitude, mieux disposés pour apprendre et aussi plus gratifiants pour les adultes qui s’en occupent, plus souriants, plus patients et tolérants moins pleureurs, agités ou excités. L’exposé des données du livre s’inscrit dans cette dynamique essentielle : les expériences se greffent sur un tempérament particulier et unique qui réagit en retour aux influences extérieures qui le sensibilisent. La constitution interne de l’enfant est illustrée par la présentation de 3 enfants, Lou, Tom et Nelle, tous 3 très différents.

Jérôme Vermeulen Jérôme VERMEULEN : Il est indubitable que ton livre ramène absolument à l'essentiel de ce qui compte pour le petit humain : le lien à l'autre et la sécurité que ce lien crée.

Dans notre société de gros stressés, très ancrée dans la performance et l'individualisme, le concept de lien est également malmené. Et dès le plus jeune âge de leur enfant, moi qui suis papa, je peux te garantir que les parents entendront surtout parler de l'autonomie de leur enfant, c'est-à-dire essentiellement un message de séparation profondément individualiste (« nous sommes des êtres séparés et autonomes »). Mais ce qui compte d'abord, c'est le lien !

Christel Demey, auteure du livre Christel DEMEY : Effectivement, la seconde et dernière partie du livre mettent l’accent sur le lien d’attachement entre un parent et son enfant en référence à la théorie de l’attachement de J. BOWLBY, M. AINSWORTH et leurs successeurs. Ce lien renvoie aux réponses sensibles, prévisibles et affectueuses que les parents vont offrir à leurs enfants entre 0 et 18 mois et encore par la suite à travers leur disponibilité émotionnelle, la qualité de la communication, l’intérêt porté à l’enfant grandissant, au temps qu’ils passent avec lui, aux jeux qu’ils effectuent avec plaisir dans un climat favorable dénué de tensions, à des moments simples partagés en famille où les parents relâchent la pression et se consacrent à l’essentiel de leur relation en observant avec une pointe de fierté ou d’émerveillement les bienfaits qu’ils récoltent de cette relation heureuse. Ce lien d’attachement offre sécurité à l’enfant et par de-là même préserve le cerveau de l’enfant des effets du stress en maximisant a fortiori le développement des structures neuronales, lesquelles rappelons-le ne peuvent se développer valablement en présence d’un stress chronique ou trop intense. Ce lien positif donne aussi confiance au parent qui se sent plus acteur de la relation qu’il entretient avec son enfant, surtout quand il prend conscience du pouvoir qu’il exerce sur le développement de son petit. Car rappelons-le, le sentiment de « contrôle » est intiment mêlé au sentiment de compétence. Des parents qui ressentent la possibilité qu’ils peuvent encore agir sur leur enfant vont augmenter leurs espérances et projections encourageantes. C’est alors qu’ils peuvent chercher à mieux percevoir ou augmenter leurs compétences. Le but de ce livre est aussi celui-là : redonner confiance aux parents et les aider à vivre des moments simples, revisiter leurs priorités qui stimuleront le lien d’attachement et réduiront aussi leur stress ! Créer un « bon » lien ne signifie par surprotéger l’enfant, ni éviter de lui mettre des limites. Au contraire le lien encourage l’enfant à explorer, il stimule son cerveau car il lui offre la possibilité de retirer un enseignement du monde qu’il découvre avec curiosité. Un lien affectif « sain » encourage dès lors à l’autonomie et au développement cognitif, à la régulation émotionnelle qui poursuit ce développement. Les études ont encore montré que le lien d’attachement peut neutraliser les effets du stress et même « réparer » les effets d’un stress toxique vécu par exemple in utero lorsque la maman était très stressée pendant sa grossesse. Un lien sécurisant est aussi le premier maillon de la chaîne qui va permettre à l’enfant d’accepter l’autorité. Il facilite dès lors la pose des limites par les parents. Le lien permet la loi. Il doit se créer avant la loi.

Les enfants insécurisés vivent souvent l’autorité comme injustifiée et ne se sentent pas suffisamment aimés ou compris, voire encouragés. De même les enfants surprotégés, peu confrontés aux limites parentales auront bien du mal plus tard d’accepter les inévitables frustrations de la vie et à se sentir en « sécurité ». Bref stimulation va de pair avec apprentissages multiples où un lien affectif est durablement maintenu même si de temps en temps de conflits surgissent. Car après l’orage parents et enfants retrouvent à nouveau ce plaisir à être ensemble. Un enfant sécurisé dans un lien constant permanent et prévisible comprendra aussi avec le temps que les frustrations et les limites parentales posées sont nécessaires à la poursuite de son épanouissement. Ce lien donne donc un sens fort aux valeurs familiales et aux contraintes qui en découlent parfois. Lien et loi (autorité) vont ensemble favoriser la poursuite de la croissance cérébrale rendant alors les enfants encore plus patients, persévérants, empathiques et donc bien plus aptes à réussir, plus compétents pour se faire des amis et donc plus épanouis. Un lien sécurisant signifie en fait pour l’enfant : « je suis une personne appréciable aux yeux de mes parents car ils répondent à mes besoins émotionnels sans anxiété et de manière prévisible, cohérente et constante. Je peux leur faire confiance. Ils sont aussi mes modèles en matière d’apprentissage. Ils me protègent mais me font aussi confiance car ils me laissent accomplir certains actes de manière progressive tout en veillant sur moi. Ils sont aussi plus « forts » et plus « raisonnables » que moi ». C’est de ce sentiment de confiance que naîtra l’estime de soi et la confiance à l’égard du monde extérieur, mais également la régulation émotionnelle indissociable d’une estime de soi équilibrée si essentielle aux apprentissages ultérieurs et à la motivation. Les pannes du lien ne sont donc pas des pannes d’amour (puisqu’un parent peut aimer son enfant sans être apte à le sécuriser et à insuffler cette confiance), mais des pannes de confiance « l’enfant perd confiance en l’adulte censé le sécuriser ».

Le défi des parent sera d’au mieux comprendre leur enfant, repérer son tempérament ce qui est essentiel pour s’adapter et tisser un lien confiant jettant les bases aux compétences éducatives futures. Ce n’est pas l’étiqueter, c’est l’accepter tel qu’il est, le découvrir dans son unicité et en apprécier ses nombreuses richesses, cerner ses besoins pour développer des comportements parentaux les plus appropriés. La construction d’un lien relationnel parent-enfant sécurisant va apaiser les plus anxieux, et permettre aux plus agités de développer un attachement sécurisant favorisant la pose de limites soutenue et prolongées. C’est en s’accordant au tempérament d’un enfant, en comprenant ses besoins dans le tissage d’un lien sécurisant que les adultes protecteurs permettront de réguler les états de tension du jeune enfant, en se liant d’abord à lui, et ensuite, en l’éduquant.

Peut-être que la prévention des troubles psychopathologiques ultérieurs (troubles anxieux, TDAH, TOP, etc.) se situe aux confins d’un lien sécure et d’une loi bien posée en regard à l’épigénétique et à ce que nous connaissons des effets du milieu sur les gènes et de l’effet de ceux-ci sur le cerveau et les comportements.


Jérôme VERMEULEN : un tout grand merci Christel. Et donc toutes les infos concernant ton livre peuvent être retrouvées directement sur le site de l'éditeur L'Harmattan